Pudeur et dignité

13 mars 2019

Présentation du Père Michel BERGER, curé d’Orange
au Collectif interreligieux d’Orange sur le thème
Pudeur et dignité le mardi 12 mars 2019

Quand le patriarche Job, au début de sa longue et douloureuse épreuve s’écrie : « Nu je suis sorti du ventre de ma mère, nu j’y retournerai. Le Seigneur a donné, le Seigneur a repris : Que le nom du Seigneur soit béni ! » (Job 1, 21) il évoque une double fragilité :

- 1 le fait que le petit d’homme naisse sans vêtements ou habits

- 2 la fragilité de l’être humain

La Parole du patriarche Job est souvent comprise comme une parole de dépit ou de résignation… elle est aussi une parole de confiance envers Celui dont Il dépend entièrement. Il clame ainsi que son être, tant ce qu’il est que son existence (le fait même d’être) dépendent tout entiers de Dieu son Créateur.

Le vêtement est un ‘avoir’ de l’homme… qui non seulement protège mais prolonge la beauté de son corps (pensons aux habits de fête qui sont de toutes les cultures). En raison de la subtilité de son organisme et en raison de l’infinité des opérations si diverses que l’homme peut accomplir, le Créateur ne lui a pas donné des sabots pour marcher ou des cornes pour se défendre mais il l’a créé en tenue d’Adam ou d’Eve selon qu’il est homme ou femme, masculin ou féminin. A la différence des animaux, l’homme va se vêtir ou se dévêtir selon ses actions et selon les circonstances, jusqu’à se couvrir d’un scaphandre étanche s’il va dans l’eau ou dans le vide… et jusqu’à se retrouver totalement nu quand il prend son bain ou exprime dans son corps l’amour qui donne la vie.

Ne mettons pas les habits de l’homme au même plan que

- ce qui lui est le plus essentiel

- ou de ce qui lui colle à la peau : son poids qui se mesure, ses qualités qui s’estiment, les relations qu’il peut entretenir avec les autres

Le vêtement lui est extérieur mais, avec tous les biens que l’homme possède, fait partie de ce qui caractérise les hommes : capable de passions et d’action, inscrit dans le temps ou dans l’espace, assis, couché ou debout, et … en fin de compte, plus ou moins habillé.

Pardonnez-moi ce petit détour par la Physique d’Aristote (3e siècle avant notre ère) commenté par Saint Thomas d’Aquin (13e siècle de notre ère) dans in Phys L III 5e leçon.

Nous parlons ce soir de pudeur et de dignité.
Le mot pudeur nous vient du latin pudor, oris, nom féminin dérivé du verbe pudeo : avoir honte… ce qui pourrait faire rire ou provoquer la moquerie de la part des humoristes de notre temps… qui montre tout et veut tout voir…

La pudeur est donc ce sentiment de honte, de réserve, de modestie ou de timidité dont le pape Jean-Paul II - dans un enseignement du 19 décembre 1979 - rappelait qu’il n’était pas présent chez nos premiers parents avant la chute originelle.

Tous les deux, l’homme et sa femme, étaient nus, et ils n’en éprouvaient aucune honte l’un devant l’autre. Genèse 2, 25

Il ne s’agit pas d’un manque de honte, d’une carence… mais d’une non présence qui indique au contraire une plénitude particulière de conscience et d’expérience, une plénitude de la compréhension de ce que signifie le corps, en liaison avec le fait qu’ils étaient nus.

Dans l’expérience de la pudeur, l’être humain expérimente la crainte devant le « second moi » (par exemple, la femme devant l’homme) et il s’agit en substance d’une crainte pour son propre « moi ». Par la pudeur, l’être humain manifeste presque « instinctivement » le besoin d’affirmer et d’accepter ce « moi » selon sa juste valeur. Il en fait l’expérience en lui-même et extérieurement, devant l’ « autre ». On peut donc dire que la pudeur est une expérience complexe également en ce sens que, d’une part, elle éloigne en quelque sorte un être de l’autre (la femme de l’homme) et, d’autre part, elle veut en même temps les rapprocher sur la base et au niveau qui conviennent. Jean-Paul II, Catéchèse de l’audience générale du mercredi 19 décembre 1979 n° 1

Avant le péché originel, avant la transgression de l’interdit de manger du fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, c’est-à-dire prétendre définir soi-même les limites du bien et du mal, le respect (qui est lié au regard) permet que l’un soit l’un et que l’autre soit l’autre, sans qu’il y ait de risque que l’un mange l’autre. Dans cet état d’innocence, l’un peut véritablement exister par l’autre, et tous deux existent aussi par Dieu, qui leur a donné cette loi du respect. De la sorte, pas de confusion ni de honte. Cf. Dominique Janthial, Devenir enfin soi-même à la suite des grands hommes du premier testament p. 39

L’être humain fait la découverte de sa propre humanité « avec l’aide » de l’autre être humain, celui qui lui est semblable et différent. Pour le comprendre, il faut aller jusqu’au plus intime et mettre en valeur l’intériorité humaine qui donne sens à la communication entre les personnes. Il ne s’agit pas d’échanger des informations ou des produits.

« La « communication » (…) est directement connexe à des sujets qui « communiquent » précisément sur la base de l’ « union commune » existant entre eux, pour atteindre ou exprimer une réalité propre qui concerne seulement la sphère des sujets-personnes. Le corps humain acquiert ainsi une signification entièrement nouvelle, qui ne peut être mise sur le même plan que la perception « extérieure » du monde. Il exprime en effet, la personne concrète sur le plan ontologique et existentiel, laquelle est quelque chose de plus que l’ « individu » et exprime donc le « moi » humain personnel, qui fonde du dedans sa perception « extérieure » Jean-Paul II, Catéchèse de l’audience générale du mercredi 19 décembre 1979 n° 3

Le corps manifeste l’homme. Il fait communiquer l’homme et la femme selon cette communion des personnes que le Créateur a précisément voulue pour eux. Jean-Paul II, Catéchèse de l’audience générale du mercredi 19 décembre 1979 n° 4

L’homme et sa femme étaient donc nus, et ils n’en éprouvaient aucune honte. Genèse 2, 25

La perte de la plénitude originelle

Soudain survient alors celui qui est décrit comme le plus nu de tous les vivants. Genèse 3, 1
Le serpent était nu/rusé plus que tous les animaux que Dieu avait fait. Nu et rusé sont le même mot en hébreu.

Le serpent fait tomber l’homme en le convaincant qu’il peut décider lui-même du bien et du mal… et la connaissance que cette transgression apporte à l’homme et à la femme est celle de leur nudité, devenue embarrassante. Alors leurs yeux s’ouvrirent et ils connurent qu’ils étaient nus. Gen 3, 6

La nudité dont il est question est à la fois sur le plan physique (le plan corporel) et sur le plan de l’être (le plan ontologique). Coupé de Dieu, la fragilité de son être est révélée. Cette fragilité devient un problème que l’homme tente de résoudre en se faisant un vêtement destiné à la cacher. Ils cousirent des feuilles de figuier et ils firent pour eux des pagnes. Genèse 3, 7

Ce n’est pas qu’une question de cache-sexe devenu nécessaire pour se protéger du regard de l’autre dont la limpidité du regard n’est plus là ; c’est aussi une possibilité pour l’homme de se cacher ou de se draper dans une identité de substitution, un ego qui n’est pas plus réel qu’un serpent qui parle. Nous cherchons à exister aux yeux des autres et à nos propres yeux au prix d’une fuite de ce que nous sommes vraiment, au prix du mensonge qui nous habille très mal ou même par l’abus d’autorité qui déshabille et fait violence…

La relation et la communication sont désormais empoisonnées et la communion des personnes est rompue, conséquence de la rupture de l’homme avec son Créateur.

La pudeur est donc liée au respect, qui est cette façon de regarder qui se tient à distance et qui purifie sans cesse sa façon de voir et de regarder.

Il y a donc un travail à faire sur la pureté d’intention qui consiste à garder sans cesse devant les yeux la fin véritable de l’homme : la vie éternelle.

La pureté du regard, extérieur et intérieur demande la discipline des sentiments et de l’imagination ; elle refuse toute complaisance dans les pensées impures qui inclinent à se détourner de la voie des commandements divins  : la vue éveille la passion chez les insensés (Sg 15, 5).

Il y a donc une façon de regarder l’autre (respect) … et il y a aussi une manière de se donner à voir (aspect) …

Pour conclure, nous pouvons lire le Catéchisme de l’Eglise Catholique, ce corpus complet et détaillé de ce que nous devons croire et accomplir dans notre religion :

2521 La pudeur est une partie intégrante de la tempérance, une des quatre vertus cardinales avec la force, la prudence et la justice.
La pudeur préserve l’intimité de la personne. Elle désigne le refus de dévoiler ce qui doit rester caché. Elle est ordonnée à la chasteté (force d’âme qui consiste à garder le meilleur de soi-même pour un plus grand amour) dont elle atteste la délicatesse. Elle guide les regards et les gestes conformes à la dignité des personnes et de leur union.

2522 La pudeur protège le mystère des personnes et de leur amour. Elle invite à la patience et à la modération dans la relation amoureuse ; elle demande que soient remplies les conditions du don et de l’engagement définitif de l’homme et de la femme entre eux. La pudeur est modestie. Elle inspire le choix du vêtement. Elle maintient le silence ou le réserve là où transparaît le risque d’une curiosité malsaine. Elle se fait discrétion.

2523 Il existe une pudeur des sentiments aussi bien que du corps. Elle proteste, par exemple, contre les explorations " voyeuristes " du corps humain dans certaines publicités, ou contre la sollicitation de certains médias à aller trop loin dans la révélation de confidences intimes. La pudeur inspire une manière de vivre qui permet de résister aux sollicitations de la mode et à la pression des idéologies dominantes.

2524 Les formes revêtues par la pudeur varient d’une culture à l’autre. Partout, cependant, elle reste le pressentiment d’une dignité spirituelle propre à l’homme.